IPA et vibecoding
Trois outils d’IA successifs pour une encyclopédie de bières hallucinée de A à Z — et ce qu’il en reste, c’est la blague.
Une vanne, une IPA, des vacances
L’idée est née en vacances, une IPA à la main, dans cette zone molle où le cerveau consent à trouver drôles des blagues qu’il refuserait en pleine semaine. Il faut un site qui a un jeu de mots nul comme nom. I P Yeah ! — avec le point d’exclamation, comme un soulagement après l’effort.
La blague était pourrie. Elle l’est toujours. C’est le sujet, pas l’accident.
Pendant des années, l’idée est restée exactement là où les bonnes vannes de comptoir finissent : nulle part. Je me la répétais de temps en temps pour vérifier qu’elle était toujours pourrie, ce qui revenait à vérifier qu’elle était toujours bonne. Puis j’ai croisé Bolt.new.
Bolt, Lovable, Claude — trois générations, zéro ligne survivante
Bolt a été la porte d’entrée. C’était la découverte du vibecoding à la main, la première fois qu’on pouvait convertir “je veux un site qui s’appelle I P Yeah” en quelque chose d’à peu près déployable sans s’asseoir une soirée pour commencer. Les modèles, à l’époque, n’étaient pas encore très bons ; j’ai rapidement tapé le plafond de qualité qu’un harnais d’IA grand public pouvait offrir.
Lovable est venu après. Globalement meilleur que Bolt — en partie parce qu’à un moment, Lovable donnait accès à Claude de façon quasi-illimitée, et c’est ce modèle qui avait déjà généré la plupart du contenu qu’on trouve encore aujourd’hui sur le site. Derrière la façade des deux outils, il y avait le même cerveau d’IA ; seul l’emballage changeait.
Puis Claude Code avec Opus 4.6. Le mieux. Ce qui correspond à la version actuelle.
Trois générations, un seul projet, aucune ligne de code d’origine n’a survécu d’une itération à la suivante. Ce qu’on regarde aujourd’hui n’est pas une continuité, c’est une archéologie. Les seules traces matérielles des époques antérieures sont quelques commits dans le git log du genre “replace Lovable favicon” — la continuité du projet tient dans un favicon dont je me suis débarrassé en plusieurs passes.
« Aucun avenir commercial »
À un moment, j’ai donné le repo à Claude Code et je lui ai demandé, sans préambule, un avis sur l’avenir commercial du site.
La réponse a été claire : aucun.
Je m’y attendais — c’était même un peu le but d’avoir posé la question. Ce que je cherchais, ce n’était pas un verdict à renverser ; c’était une voix extérieure suffisamment informée pour que je cesse de faire semblant. Une encyclopédie de 20 IPAs adossée à un jeu de mots n’a pas de marché. Elle n’en a jamais eu. Et maintenant que c’était dit à voix haute, on pouvait passer à la question intéressante : que faire du projet quand la seule valeur qui tient est la blague elle-même ?
La décision est venue dans la même conversation. Pivot vers un annuaire illustré, images générées à la demande, assumé comme tel. Pas un produit — un objet. La dernière valeur du projet, c’est l’histoire qu’on allait raconter ensemble. Celle-ci.
Le pivot halluciné
Le pipeline qui fait tourner le site aujourd’hui n’a pas été conçu sur un tableau blanc. Il s’est construit par itérations, à deux, sans spec détaillée. Un script qui scrape des sources hétérogènes. Un deuxième qui envoie ça à OpenRouter pour enrichir. Un troisième qui va chercher des images sur Wikimedia Commons. Un quatrième qui, quand Wikimedia n’a rien, se rabat sur des aquarelles générées à la volée par Pollinations.ai.
Pollinations, c’est Claude Code qui me l’a trouvé.
Je n’en avais jamais entendu parler. Il l’a proposé comme fallback au détour d’une conversation sur les images manquantes, on a testé, ça marchait, on a gardé. Le pivot — transformer le projet en annuaire illustré — n’est pas rendu possible par une intuition humaine ; il est rendu possible par un outil que l’IA avec laquelle je co-construis le projet me présente au moment où j’en ai besoin. Dans une story qui parle de vibecoding, c’est le détail le plus honnête que je puisse donner.
Petit souvenir, de la même époque, que je conserve pour le comptoir : à un moment un des drapeaux (Royaume-Uni, une brasserie anglaise) s’est retrouvé être en réalité une page d’erreur de Pollinations, que le script avait sauvegardée comme si c’était une image valide. Je ne l’ai vu qu’en revisitant le site plus tard. Un commit nommé fix: regenerate Union Jack image (was a Pollinations error page) reste dans le log comme souvenir de l’incident.
Tout est faux, et c’est le sujet
Il faut le dire sans ménagement : tout le contenu du site est généré par IA. Les 20 IPAs, les 61 houblons, les 75+ saveurs, les notes aromatiques, les descriptions de brasseries, les années de fondation, les pairings. Rien n’a été recherché par un humain. Rien n’a été recoupé. C’est plausible, c’est cohérent, c’est joliment illustré — et c’est, dans son détail, probablement faux.
Je ne présente pas ça comme une excuse, parce que ça n’en est pas une. Le projet n’a jamais prétendu être une source. Il prétendait être une blague, puis il est devenu un annuaire halluciné. Dans les deux cas, l’honnêteté consiste à le dire en clair plutôt qu’à laisser un lecteur de passage se méprendre sur la nature de ce qu’il consulte.
C’est aussi, accessoirement, ce qui rend le projet intéressant à raconter. Une encyclopédie hallucinée, en 2026, ce n’est pas un scandale — c’est un rapport d’époque. Celle où l’IA peut produire une encyclopédie plausible en quelques heures pour dix euros de tokens. Ce qui en ressort n’est pas un savoir sur les IPAs ; c’est un échantillon de ce qu’un outil, à un moment donné, est capable d’inventer sans broncher.
Entre vibecoder et Spec-Driven
Le mot vibecoding me va bien. Neutre. Ni péjoratif (je ne bricole pas à l’aveugle, je lis ce qui sort), ni revendiqué (je n’en fais pas un drapeau). Juste descriptif d’une pratique.
Je me place, honnêtement, à la frontière entre le vibecoder pur et le Spec-Driven Developer. Je ne vibe-code pas tout à fait, parce que je challenge un peu ce que l’IA me propose — relecture, questions, refus ponctuels. Et je n’écris pas non plus de specs ultra-détaillées en amont, comme ferait un développeur rigoureux qui déciderait à l’avance de toute l’architecture. Je flotte entre les deux, je corrige le cap en cours de route, je laisse certaines choses se découvrir pendant la construction.
Ce projet-là, plus que d’autres, m’a permis de flotter. Zéro utilisateur, zéro enjeu, zéro résistance. Quand on apprend à naviguer, on ne choisit pas la mer du Nord en mars — on prend un lac, par beau temps, avec personne à bord. I P Yeah ! a été ce lac.
Le site meurt, l’histoire reste
Au moment où j’écris, le site est encore en ligne à ipyeah.revah.paris. Au moment où quelqu’un lit cette story, il ne l’est probablement plus. Le domaine pointera vers cette page. Le repo sera archivé. L’encyclopédie hallucinée n’est pas faite pour durer — elle est faite pour avoir existé.
Il me reste la conviction, confirmée par ce projet, que les petits projets sans enjeu sont les meilleurs terrains d’apprentissage. Pas les side-projects “avec ambition commerciale” qu’on retape le week-end en se disant qu’on les portera un jour ; les vraiment petits, ceux qu’on peut retirer sans rien perdre. Ceux où l’on a le droit d’apprendre mal. Trois générations d’outils en deux ans, un pivot stratégique, un pipeline qui va chercher des aquarelles à la volée — toute cette accumulation n’aurait pas tenu sur un projet avec des utilisateurs, un planning, des tickets à boucler.
P.S.
Si on me demande de raconter ce projet à un comptoir, je ne parle ni de vibecoding ni de contenu halluciné ni de pivot stratégique. Je dis : j’avais une vanne en tête depuis des années et j’ai fini par la faire. C’est la phrase la plus honnête de cette lettre, et peut-être aussi la plus justifiée : des trois raisons pour lesquelles un projet finit par sortir — l’envie, le besoin, la blague — la blague est la seule qui ne demande pas de retour sur investissement.