Pari sur le temps
Vingt ans à vouloir refaire la Million Dollar Homepage avec le temps. Deux objets, et la même IA qui les enterre.
Une page, un million de dollars
En 2005, Alex Tew, étudiant fauché de vingt-et-un ans, met en vente les pixels d’une page web. Un dollar pièce, un million en tout. Il s’appelait l’année d’après millionnaire. La Million Dollar Homepage existe encore aujourd’hui, intacte, comme un cimetière de logos. Je suis tombé dessus par hasard, peu après sa sortie. Vingt ans plus tard je trouve toujours ça génial — pas pour l’argent, pour la propreté du geste : un objet économique qui s’épuise, une fois pour toutes, et qui ne peut plus jamais être refait sur la même surface.
L’idée se loge quelque part. Elle attend.
Le brouillon PHP
À l’époque où j’apprenais le PHP, parmi les premiers sites que j’ai bricolés, il y en avait un qui n’avait qu’une fonction : le dernier qui arrivait écrivait le message. Une cellule unique, écrasée à chaque visite. Pas de découpage temporel, pas d’archive — juste last-write-wins. C’était bête, c’était à moi, et c’était la même intuition que celle d’Alex Tew sans en avoir conscience : un espace public dont la possession est éphémère. Trois visiteurs en tout, dont moi. J’ai oublié.
L’idée qui mûrit, à l’envers
Pendant des années, j’y suis revenu en pensée, et l’idée s’est raffinée toute seule. Pas n’importe quel temps : des moments rares — éclipses, solstices, dernier jour d’une décennie. Pas premier arrivé premier servi : une enchère. Avec curation, mise en scène, archive permanente. Ça avait un nom dans ma tête bien avant d’avoir un fichier : Kairos, le mot grec pour le moment opportun.
Quand je rêvasse, je raffine sans coût. Quand il a fallu sortir quelque chose, j’ai fait l’inverse : j’ai simplifié. Une minute, un message, anonyme, premier arrivé premier servi. Sttew. C’est l’inversion classique du créateur amateur : la version raffinée s’écrit en premier dans la tête, la version pauvre s’écrit en premier sur l’écran.
Bolt, Claude, Vickrey
Sttew est née pendant un hackathon Bolt.new. Bolt offrait pas mal de ressources et un accès quasi illimité aux modèles, alors j’y ai passé du temps. J’ai testé moi-même : le panneau rétro digital, les minutes qui défilent, le compteur global qui s’incrémente sans personne d’autre que moi. Mais je n’ai jamais fait la promo du site — il ne me semblait pas mature. Quelques mois plus tard, je donne le repo à Claude Code. On brainstorme, il rearchitecture vers ce qui tournait jusqu’à hier : Cloudflare Workers, D1, un cron toutes les minutes pour faire avancer la file. Ce qui était en ligne quand cette lettre est partie en écriture, ce n’était plus mon Sttew de hackathon ; c’était un Sttew refondu par Claude.
Et puisqu’on était dedans, je suis revenu à Kairos, la version qui m’avait toujours semblé plus belle. Je voulais une enchère — je voyais bien le système au plus offrant, mais ça avait quelque chose de vulgaire. C’est Claude qui m’a suggéré Vickrey. Enchère scellée au second prix : tu mets ce que tu serais prêt à payer, et tu paies ce qu’a mis le deuxième. Plus élégant, plus juste, plus discret. Convex en backend, un test pour le calcul du second prix dans convex/lib/, une page archive pour les moments passés. L’objet existait dans mon dépôt. Il n’a jamais été déployé en prod.
Le verdict
Dans la même conversation où on avait cuisiné Vickrey, j’ai posé la question que je n’osais pas me poser : est-ce que ça vaut le coup d’aller plus loin ? La réponse a confirmé ce que je savais sans vouloir l’entendre. Un panneau public anonyme qui se vend à la minute — ou à la seconde, ou à l’éclipse — c’est avant tout un appât à spam et un enfer de modération. Avec une audience captive, ça devient peut-être quelque chose ; sans, ça reste une page d’archive de bots polonais et d’arnaques au crypto. Le verdict tenait en quelques lignes.
Il a tué l’envie.
J’ai archivé Sttew. J’ai archivé Kairos. La même IA qui m’avait aidé à matérialiser les deux objets venait de les enterrer en confirmant mon intuition — sage-femme et croque-mort dans la même conversation. C’est une coupure étrange, et je ne sais pas si je la trouve triste ou propre. Probablement les deux.
Cent minutes, en archive
Cent minutes, à la manière de la page d’Alex Tew. Survolez les carrés pleins.
P.S.
Je n’en tire pas une méthode. L’idée n’est pas mauvaise dans l’absolu : Alex Tew avait l’audience d’un internet 2005 plus crédule, plus curieux, plus prêt à gaspiller un dollar pour une farce. Refaire ça en 2026, avec le temps comme matière première, demanderait soit une audience captive, soit une tolérance à la modération que je n’ai pas. Ce qui me reste, c’est qu’une admiration de vingt ans a produit deux objets, et que le simple fait de les avoir construits a été plus intéressant que ce qu’ils auraient pu devenir.
C’est aussi ça, vivre avec une idée fixe. À un moment elle prend forme, à un moment elle se révèle pour ce qu’elle est, et on apprend à s’en séparer en bons termes.