My Tsundoku

La page blanche

Quand j’ouvre un livre, je n’ai en général plus la moindre idée de ce dont il parle. Ni pourquoi je l’ai acheté, ni s’il correspond à mes goûts, ni qui me l’a recommandé. Entre le moment où un titre entre dans ma liste et celui où je le commence, il s’est écoulé assez de temps pour que tout se soit effacé. Je l’aborde avec une page blanche, sur laquelle va se produire une impression.

C’est, après des années de lecture, le seul constat qui tienne. Un livre ne me laisse pas un résumé — je serais bien incapable, des mois plus tard, de restituer une intrigue ou de nommer un personnage. Il me laisse une impression : un univers dans lequel j’ai été happé ou non, un humour féroce, une mélancolie. Si l’on me demande mon livre préféré, je réponds sans hésiter La conjuration des imbéciles ; si l’on m’en demande le sujet, je bredouille qu’il s’agit d’un homme imbu de lui-même et inadapté au monde ; et si l’on me demande pourquoi je l’aime, je dis l’humour, et une sorte de cynisme triste. C’est tout ce qu’il m’en reste, et c’est beaucoup.

Cette amnésie n’est pas un défaut de fabrication. C’est le sel. Ma pile de livres n’est pas une dette à éponger : c’est une réserve de surprises potentielles. Chaque dos que je n’ai pas encore ouvert est une promesse dont j’ai oublié les termes.

Un mot japonais pour se justifier

Il existe un mot pour cette pile : tsundoku (積ん読), ces livres qu’on accumule et qu’on n’a pas encore lus. Il est toujours pratique d’avoir un mot japonais pour se justifier — ça donne une profondeur et un exotisme à ce qui serait sinon une manie un peu étrange. Mais le mot fait plus que décorer. Là où le français entendrait un reproche (« tu as acheté tout ça et tu n’as rien lu »), le japonais se contente de décrire, sans juger, l’état parfaitement normal d’un lecteur qui aime les livres un peu plus vite qu’il ne les finit.

C’est ce que les applications de lecture n’ont jamais voulu comprendre. Goodreads, Babelio, StoryGraph : trois colonnes — à lire, en cours, lu. Dans ce modèle, la pile est une zone de transit qu’il faudrait vider, et plus elle grandit, plus l’application devient un reproche silencieux. Aucune ne prévoit la colonne « j’en ai eu envie » — un titre repéré, pas encore acheté. Aucune ne prévoit la colonne « je vais m’en séparer ». Le linéaire ne correspond pas à une vraie vie de lecteur, qui n’est pas une file d’attente mais un mouvement.

J’ai donc regardé comment mes livres vivaient réellement chez moi. J’ai trouvé quatre états, pas trois.

À acheter → Tsundoku → Bibliothèque → À céder.

Je découvre des titres au gré de recommandations — des contacts, des infolettres, internet. Je les laisse s’accumuler dans une liste, puis je les achète d’un coup, une ou deux fois par an : la pile à acheter devient le Tsundoku. Je dépile ensuite un livre à la fois, sans ordre, et les survivants gagnent la bibliothèque. Quand un livre n’y mérite pas — ou plus — sa place, il s’en va. Pas de pourcentage, pas de série de lecture quotidienne, pas de notification qui s’inquiète que je n’aie « pas lu depuis trois jours ». Juste un inventaire honnête qui suit le mouvement.

Le voyage de La nuit au Moyen Âge

Un livre a fait le trajet complet, et il l’a fait avec une ironie que je n’avais pas commandée.

Tout commence par un essai de Razmig Keucheyan, Les besoins artificiels, qui se propose de dénoncer la société de consommation. L’objectif m’a manqué — je n’essaie pas activement de détruire le capitalisme — mais le livre fait au passage une remarque qui m’est restée : la modernité occidentale a éloigné l’homme de ce qui est peut-être sa seule expérience mystique universelle, la contemplation du ciel étoilé. Que l’on y voie la puissance d’un Créateur, des dieux, un avenir astrologique, un champ d’exploration ou simplement de la beauté, lever les yeux vers un ciel d’étoiles est une expérience spirituelle. Je suis ressorti de cet essai avec une question : c’était comment, la nuit, avant que la lumière artificielle ne soit partout ? Et notamment, c’était comment au Moyen Âge ?

Il se trouve qu’un livre existe, sobrement intitulé La nuit au Moyen Âge, l’un des opus que le médiéviste Jean Verdon consacre à l’époque (il a aussi écrit Boire, Rire, et L’amour au Moyen Âge — l’homme a de la suite dans les idées). Le sujet ne passionne pas les foules : aucune édition récente. J’ai d’abord dû surmonter un petit blocage et me résoudre à l’acheter d’occasion — modeste victoire sur moi-même, d’autant plus savoureuse au regard de l’inspiration anticapitaliste de la quête. Même ainsi, l’exemplaire restait introuvable à un prix décent, y compris dans les librairies spécialisées d’un quartier qui en regorge. Vint enfin le jour béni où je pus en commander une version d’occasion correcte en ligne — pour la voir, deux jours plus tard, sur l’étal d’un bouquiniste.

Le livre rejoignit mon Tsundoku, où il patienta. Puis je le lus. Et je me mis à regretter d’avoir tant investi pour si peu : j’attendais une analyse de la nuit noire, du rapport des gens de l’époque à l’obscurité, de ses conséquences concrètes ; je n’eus qu’une suite d’anecdotes tirées de registres, sans commentaire ni effort au-delà du rapprochement thématique. Un médiéviste chevronné y trouvera son compte. Pour moi, le livre est resté — c’est le mot — obscur. Il a fini dans la colonne « à céder », et je l’ai donné il y a peu. (J’ai raconté ce voyage en détail dans un billet de mon infolettre ; si je m’y renvoie, ce n’est pas pour le plaisir de me citer, mais parce que toute l’histoire de ma pile tient dans celle de ce livre.)

Alors j’en ai fait une

Babelio, que j’avais essayé sur les conseils d’internet, n’a pas tenu — probablement parce que l’application ne correspond pas à la façon dont les livres vivent chez moi. Il y a quelques années, le constat aurait clos l’affaire. Mais depuis que je peux créer avec l’IA à peu près n’importe quelle application, j’ai pris une habitude : dès qu’aucun service ne correspond exactement à mon besoin, j’en fais un.

My Tsundoku suit donc, à la lettre, le flux que je viens de décrire. Quatre colonnes, des cartes qu’on glisse de l’une à l’autre, et le verbe qui change à chaque passage : acheter, commencer, ranger, donner. Le premier jet fonctionnel a tenu en une ou deux soirées.

Le reste s’est ajouté en me prenant au jeu. Le scan d’un code-barres déclenche une recherche ISBN sur Open Library — je n’y avais pas pensé en commençant, et la facilité avec laquelle ça a marché reste l’une de mes bonnes surprises de fabrication. La recherche dans la bibliothèque, elle, m’a donné plus de fil à retordre : une session de frustration, des réécritures, au point d’en faire évoluer ma façon même de travailler avec Claude — mais c’est une autre histoire.

Le reste, c’est de l’artisanat

Quelques partis pris, parce qu’ils comptent. Un suivi de lecture n’a rien à faire dans le cloud de quelqu’un d’autre : l’application stocke tout sur l’appareil, dans IndexedDB, et fonctionne hors-ligne par défaut. La synchronisation existe — Supabase, lien magique — mais en option, jamais en condition d’usage. Les livres ont surtout été le prétexte pour apprendre l’architecture que je veux pour tout ce qui est personnel : mes données, mon appareil, la sync quand je la demande et pas avant. Le code est public, sous AGPL — non pour qu’on contribue, mais pour qu’on voie comment c’est fait.

Reste le nom. Il peut sembler contre-intuitif d’avoir choisi un nom anglais pour une application née en français, mais j’ai un tropisme pour ces choix-là : m’efforcer de ne pas insulter l’avenir. Sait-on jamais — peut-être aurai-je un jour des lecteurs à travers le monde, chacun avec sa propre pile de surprises.

my-tsundoku.app

P.S. — L’application est faite pour suivre votre Tsundoku, pas pour exposer le mien. Si vous reconnaissez là-dedans votre propre rapport aux livres — la pile qui grandit, l’envie qu’on oublie, l’impression qui reste —, elle est là pour ça. J’ai consigné ma façon de constituer un Tsundoku dans l’infolettre ; on y croise les mêmes livres, dans le désordre.

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