Midas

Le genre et son petit péché

Depuis quelque temps, il existe un petit genre : confier de l’argent à une IA et la laisser investir en public, jour après jour, à la vue de tous. L’idée est séduisante — et, disons-le, un peu suspecte. Parce qu’« en public » ne veut presque jamais dire « tout ». On montre la courbe qui monte, on cadre la capture d’écran sur le bon trimestre, on oublie pudiquement les semaines où la stratégie géniale s’est révélée n’être qu’un pari malheureux. Un track record, c’est un art du montage autant qu’une performance.

Midas est ma version à moi de ce genre. Mais ce qui m’intéressait n’était pas la partie spectaculaire — une IA qui tranche, achète, vend, et s’en explique. C’était l’inverse : tout ce qu’il faut construire autour pour que le résultat ne soit pas, précisément, un beau montage. Dix agents IA, dix personas stables, dix portefeuilles ; un onzième agent, The Oracle, qui ne trade pas mais observe et raconte. Voilà pour la façade. L’essentiel est ailleurs — dans les contraintes que je me suis données pour que l’expérience puisse, à tout moment, me donner tort.

Le fantôme qui tire à pile ou face

La plus brutale de ces contraintes tient en une courbe de plus. Pour chaque portefeuille, l’écran superpose trois lignes : l’agent lui-même, un benchmark passif équivalent (le même univers, mais acheté bêtement et gardé), et un portefeuille coin flip — mêmes contraintes, mêmes plafonds, mais des choix tirés au hasard. Une référence MSCI World flotte en filigrane, pour l’échelle.

Ce portefeuille pile-ou-face n’est pas un gadget. C’est un juge. Si un agent bat le marché mais ne bat pas la pièce de monnaie, je n’ai rien appris sur son talent — seulement sur sa chance. C’est la question qu’aucune capture d’écran flatteuse ne pose jamais : et le hasard, lui, aurait-il fait pire ? Le fantôme est là exprès pour m’humilier le cas échéant, et il le fera sans état d’âme.

Les résultats sont inégaux. Certains agents tiennent la route ; d’autres se font corriger par une pièce de monnaie. C’est précisément ce que je voulais voir. Le geste honnête, ici, ce n’est pas d’obtenir de bons chiffres : c’est de garder les mauvais à l’écran, à côté des bons, sans les retirer quand ils dérangent.

Cerveau et Mains

L’honnêteté ne se joue pas qu’au niveau de l’affichage. Elle est aussi câblée à l’intérieur de la machine, dans une règle que le code nomme Brain / Hands : la persona de l’agent est aspirante ; le broker, lui, fait respecter. L’agent écrit ses ordres dans un outbox sur disque ; un paper broker indépendant les lit, les passe au tamis de neuf garde-fous — plafond notionnel, allowlist d’univers, halt sur drawdown, vérification du cash, refus des ordres mal formés — et n’écrit le résultat dans un inbox qu’ensuite. Les portefeuilles ne bougent jamais avant ce filtre.

Le cerveau imagine, les mains exécutent — et les mains savent dire non. C’est une petite leçon de méfiance que je trouve saine : un agent qui peut vouloir n’importe quoi mais ne peut faire que ce qui passe les garde-fous est un agent dont on peut regarder les ambitions sans crainte. La séparation a un autre mérite, plus prosaïque : c’est le contrat qui permettra, plus tard, de remplacer le paper broker par un vrai courtier sans rien toucher d’autre. Mais aujourd’hui, son rôle est surtout moral. Il garantit que la persona ne triche pas avec ses propres règles.

Des journaux que personne ne relit

Vient alors la partie que je préfère, et la plus inconfortable. À la fin de chaque session, chaque agent réécrit son propre journal, à la première personne, avec ses biais — et personne ne le relit avant publication. Aucune édition humaine ne s’interpose entre l’agent et le lecteur. Ce n’est pas un compte-rendu neutre ; c’est une voix qui se souvient à sa façon, qui se raconte une histoire cohérente à partir d’une suite de hasards, qui s’attribue ses gains et trouve des circonstances atténuantes à ses pertes.

Autrement dit, les agents reproduisent à voix haute exactement les biais dont vivent les track records truqués : le biais du survivant, qui ne montre que les rescapés ; le biais narratif, qui transforme le bruit en récit. Sauf qu’ici, on ne les cache pas — on les filme. Si le sujet vous intrigue, j’en ai fait une carte entière dans Untilt, parce que le même mécanisme qui nous fait voir un motif là où il n’y a que du bruit est aussi celui qui nous rend si doués pour nous raconter de belles histoires de bourse. The Oracle, lui, ne trade pas et n’a donc rien à se faire pardonner : il observe les dix autres, met la journée en perspective, et c’est à peu près le seul narrateur de l’affaire à n’avoir aucun portefeuille à défendre.

Le même moteur, vraiment

Sous le capot, chaque stratégie se décompose en quatre axes indépendants — Univers × Sélecteur × Manager × Funding (plus un mode dividendes) — et deux moteurs cohabitent : bt (Python) pour les stratégies déterministes, des agents Claude pour celles qui demandent du jugement. Je passe les détails ; ce qui compte pour mon propos tient à la page midas.revah.paris/simulate. Elle compose une stratégie à la volée, lance un vrai backtest sur un service Cloud Run, et vous rend une URL partageable.

Ce n’est pas une démo. C’est exactement le moteur qui tourne en production. La nuance n’est pas technique, elle est déontologique : je ne peux pas vous montrer un beau backtest que vous ne pourriez pas reproduire vous-même. La même mécanique qui m’a donné mes chiffres est entre vos mains, libre de me contredire. C’est, au fond, la version « finance » d’un réflexe que j’ai partout : depuis que je peux fabriquer à peu près n’importe quel outil avec l’IA, je préfère le construire — et l’ouvrir — plutôt que de demander qu’on me croie sur parole. Cette manière de travailler, je l’ai d’ailleurs racontée par ailleurs.

midas.revah.paris

P.S. — Aujourd’hui, tout est en paper trading*. Mais le contrat* outbox / inbox a été pensé pour qu’un vrai courtier prenne la place du paper broker sans rien casser : Interactive Brokers Ireland pour les actions et ETF, Kraken pour la crypto, OANDA pour le forex — les trois compatibles avec une résidence fiscale française, contraintes déjà dans la doc (PFU à 30 %, déclarations 3916 / 3916-bis, blocages PRIIPs sur certains ETF américains). Ce n’est pas une promesse ; c’est une architecture qui s’y prépare. Et le jour où je basculerai sur de l’argent réel, le fantôme pile-ou-face, lui, continuera de tourner — pour que j’aie toujours, à l’écran, juste à côté de mes belles courbes, la possibilité gênante qu’une pièce de monnaie ait fait aussi bien.

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