Untilt

Repartir de zéro

Il faut que je commence par un aveu, et le sujet me l’autorise : pour écrire cet article, j’ai dû repartir de zéro.

Nous avions passé quelque temps à Madrid — l’occasion de trois grands musées, le Prado, le Thyssen et le Reina Sofia. En bon chroniqueur, j’avais l’ambition d’en tirer un texte par musée. J’y ai passé un peu de temps ; l’inspiration n’est pas venue. Et pourtant je persistais : j’avais commencé, investi quelques heures et un peu de réflexion, c’eût été dommage de ne pas aller au bout. Me voilà donc, en pleine préparation d’un papier sur les biais cognitifs, victime de l’un d’eux — le sophisme des coûts irrécupérables.

L’exemple classique, c’est le bus qu’on attend. Cinq minutes. Puis dix. Puis quinze. Puis trente. Et plus on l’attend, plus on s’acharne à l’attendre pour justifier le temps déjà investi — temps qui est précisément perdu, irrécupérable, d’où le nom — alors que prendre sa perte et appeler un taxi nous ferait arriver plus tôt. C’est probablement le biais que connaissent ceux qui ne connaissent rien aux biais cognitifs. J’en ai d’ailleurs raconté l’histoire complète dans mon infolettre — l’honnêteté m’oblige à préciser que nous avons tout de même fait le tour du Reina Sofia consciencieusement, plutôt que d’admirer Guernica et de repartir.

J’ai fini par fermer le document sur Madrid et écrire celui-ci à la place. C’est, je crois, une assez bonne porte d’entrée vers ce qu’est Untilt — et vers ce qui m’y a mené.

D’agile à neuroleadership

Pendant des années, j’ai animé des formations sur les méthodes agiles dans mon entreprise. Le cadre court ne suffisait pas, alors je l’ai élargi : un peu de constructivisme pour expliquer comment on apprend, un peu de Palo Alto pour expliquer comment on communique. À force de répondre aux questions des stagiaires, j’ai fini par tomber sur la mienne : au fond, comment fonctionne un cerveau qui décide ?

C’est ce qui m’a mené aux Foundations in NeuroLeadership du NeuroLeadership Institute. Une formation faite pour des managers, mais qui prend la science au sérieux : un peu de neurobiologie, beaucoup de littérature sur les biais, et un fil unique — quand on comprend les raccourcis du cerveau, on décide un peu mieux. Je n’y suis pas allé pour régler un problème précis. J’y suis allé par curiosité, avec l’idée vague qu’on prend, dans une journée de travail ordinaire, une quantité de décisions qui mériterait un meilleur outillage que l’intuition seule.

Le revers d’une médaille très brillante

Le résultat principal de ce cours, ce n’est pas une recette. C’est un changement d’angle. Les biais ne sont pas des bugs ; ce sont les compromis qu’un cerveau fait pour fonctionner avec trop d’information et trop peu de temps. Ils sont adaptatifs — sauf quand le contexte qui les a fabriqués ne correspond plus à celui dans lequel on les utilise.

De tout ce que j’ai appris en neurosciences, l’idée que je trouve la plus aidante est celle du cerveau comme machine prédictive : un organe qui projette en permanence des motifs — du sens — sur la réalité qu’il perçoit. Nos biais ne sont que le revers d’une médaille très brillante, celle de l’identification de motifs. Le même mécanisme qui nous fait voir un visage dans une prise électrique nous fait surestimer une régularité, confondre une coïncidence avec une cause, prendre l’improbable pour l’impossible. (Demandez-vous combien de personnes il faut réunir pour avoir une chance sur deux que deux d’entre elles soient nées le même jour : la réponse paraît absurdement basse.)

Ce qui me plaît dans cette idée, c’est l’éthique discrète qui en découle. Si mon cerveau attribue automatiquement une cause à un effet, alors je peux apprendre à m’en méfier — et à être un peu plus indulgent avec autrui, dont le cerveau fait pareil. Si ce que j’attribue au talent est peut-être, statistiquement, de la chance, alors un peu de modestie est de mise. La même médaille, encore : la capacité qui nous trompe est celle qui nous permet d’avoir une intuition, et l’intuition n’est qu’un motif que le cerveau a repéré presque malgré nous. On ne voudrait pas s’en passer. On gagne juste à savoir quand elle nous joue des tours. (J’ai consacré quelques billets de mon infolettre à des biais précis — l’effet de halo en plein recrutement, ou la règle du pic et de la fin qui décide du souvenir qu’on gardera de ses vacances.)

Que faire de cette information ?

C’est la question qui revient à la fin de chacun de ces billets, et je m’y tiens : je m’abstiens de toute réponse définitive. Savoir qu’un biais existe ne dit pas ce qu’il faut en faire — ça dépend des buts de chacun, et un être humain n’est de toute façon pas, à tout instant, un agent parfaitement rationnel. C’est même ce qui rend nos choix parfaitement humains dans leur imperfection.

Mais il y a un écart que la lecture ne comble pas. Lire la littérature sur les biais est facile ; se la rappeler au moment précis où elle servirait — un recrutement, un arbitrage budgétaire, un choix de carrière — est une autre affaire. Les décisions n’attendent pas qu’on rouvre un manuel. Elles arrivent un mardi à 14 h, dans une salle de réunion ou devant un écran. De la même façon que j’ai des livres qui s’empilent dans mon Tsundoku, j’avais une pile de biais soigneusement listés et soigneusement oubliés au moment utile.

Si la science des biais doit servir en dehors de la classe, il faut qu’elle arrive à ce moment-là. C’est ce qu’Untilt essaie d’être. Pas un coach, pas un test de personnalité, pas un oracle qui vous dit quoi faire — fidèle, en somme, à mon refus de prescrire. Une carte qu’on consulte juste avant de décider, et qui vous laisse décider.

Ce qu’on y trouve

50 biais cognitifs, 37 types de décisions, en français et en anglais. Deux entrées possibles :

  • Manuelle : on décrit la situation, on choisit le type de décision, l’app sort les biais qui s’y collent le plus — avec une description, des sources scientifiques, et quelques stratégies pour s’en éloigner.
  • Guidée par l’IA : on raconte la situation en langage libre, un appel à un modèle classe le tout et propose les biais probables — qui retombent ensuite dans la même mécanique que le mode manuel.

Aucune création de compte. Aucun cookie de tracking. Toute la base de connaissances est embarquée dans l’app, recherche plein-texte bilingue, références aux papiers d’origine pour qui veut vérifier. Le geste de fond est le même que pour tout ce que je construis : depuis que je peux créer avec l’IA à peu près n’importe quelle application, j’en fais une dès qu’aucun service ne correspond exactement à mon besoin.

untilt.app

P.S. — La carte continue de s’agrandir. La matrice biais × décisions a été draftée en grande partie par Claude, à partir de la littérature scientifique et de mes supports de cours ; elle s’élargit par lots, quand mon abonnement Claude Max a de la place — un détail de fabrication qui a, au passage, fait évoluer ma façon de travailler. C’est pourquoi les chiffres sont à la fois précis et provisoires. Et si vous avez lu jusqu’ici en vous disant que vous y aviez déjà passé assez de temps pour ne pas vous arrêter en route — eh bien, vous savez désormais comment ça s’appelle.

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